23 avril 2009

Dis copine, comment on fait un livre de cuisine? et comment est-il distribué et vendu?

Petit cours à l'usage des curieux en tout genre, histoire surtout de rectifier des énormités lues et entendues sur la blogo et facebook depuis quelques temps.

D'abord, un peu de vocabulaire:

Editeur: c'est celui qui "crée" le livre (choix du sujet, du titre, de l'inscription ou pas dans une collection existante, de la mise en page, du prix...) plus ou moins en rapport avec ses auteurs
C'est lui qui paye les intervenants (auteur des textes des recettes, styliste culinaire, photographe culinaire).

Il fait ensuite appel aux autres maillons de la chaîne du livre: d'abord l'imprimeur, qui se charge comme son nom l'indique de l'imprimer. C'est avec lui que l'éditeur va déterminer la qualité du papier, la couverture (rigide ou souple) et la reliure (collée, cousue...). Ces éléments ont une forte incidence sur le prix final du livre.

Pour se faire connaitre auprès des libraires qui vont vendre le livre, il peut ou pas faire appel à un diffuseur.
La plupart des éditeurs font appel à des diffuseurs qui sont aussi distributeurs, c'est à dire que non seulement il présente le livre plusieurs semaines avant sa parution (voire même son impression) aux libraires, mais en plus il se charge ensuite d'envoyer effectivement le livre au libraire lors de sa sortie (en faisant appel à un transporteur) et à le facturer.

Bien évidemment tout ceci à un coût, ce qui explique que les petits éditeurs fassent tout eux mêmes.
Cela veut dire concrètement qu'ils prennent leur livre sous le bras et font le tour des librairies susceptibles d'être intéressées (bon, ça marche aussi avec un PDF envoyé par email mais généralement on récompense le culot). Et qu'ensuite ils expédient avec un colissimo les ouvrages que l'on reçoit donc par la poste.

Exemples concrets:

Editeur qui fait tout lui même: Menu Fretin ou encore Altal Edition

Editeur qui se diffuse lui même mais qui fait ensuite appel à un distributeur: Glénat ou Larousse (qui vont ensuite être distribués par Hachette)

Editeur qui fait appel à un diffuseur/distributeur (dont le grand public n'a généralement jamais entendu parler):
Marabout, Hachette pratique, Le Chêne, passent par Hachette distribution (environ 1/3 de l'édition française passe par ce canal)
First, Tana, Solar, Les éditions Culinaires ou encore Romain Pages passent par Interforum
Flammarion, mais aussi Acte Sud, Delagrave/Lanore/villette  passent par Union Distribution
Minerva et Aubanel font appel à Volumen
Agnès Viénot ou ESI passent par la SODIS
Les éditions de l'Epure sont diffusées et distribuées par les Belles Lettres.
Mango, Fleurus, Rustica passent par MDS
La Plage ou Leduc font appel à Dilisco
Ouest France passe par une structure interne qui s'appelle Ouest France édilarge

Donc contrairement à ce que j'ai lu, peu importe le tirage pour être présent en librairie. Ce qui importe c'est le dynamisme du diffuseur (qu'il soit l'édtieur ou pas) et donc au final la relation entre le représentant et le libraire. C'est là dessus que se joue la présence ou non d'un livre sur les tables, dans les vitrines de la boutique ou en rayon. Nous avons des relations de confiance avec nos représentants, qui épluchent leur catalogue pour nous présenter les livres qui vont intéresser notre clientèle.
A ce moment là, on ne connait bien souvent que le nom de l'auteur, le titre du livre (qui va peut être changer), sa taille (qui va peut être changer), son prix (idem) et le sujet. Et une date présumée de sortie (suivant les éditeurs, on apprend vite s'il faut faire un + 2 mois pour être sur le planning réèl).
C'est ce qu'on appelle un office. Il faut savoir que les libraires acceptent les offices car c'est la condition sine qua non pour obtenir une remise intéressante (sinon, on peut se retrouver à 20% ce qui ne permet pas de vivre).

En tant que libraire spécialisée, c'est un peu particulier dans la mesure où l'on prend TOUT ce qui va paraitre en au moins 1 exemplaire (mais souvent c'est 3 ou 5 exemplaires pour pouvoir faire une pile et mettre éventuellement le livre en vitrine; et carrément 10 ou plus quand on a la certitude que cela va fonctionner). Et ensuite lorsqu'on le reçoit, on voit si on s'est planté ou pas, si le livre vaut le coup, s'il a des retours presse... ou bien si on va se retrouver avec un truc invendable sur les bras.

Dans ce cas, reste l'hypothèse du retour au distributeur (et à l'éditeur s'il se distribue lui même). C'est là toute la singularité du système et tout l'illogisme économique du système.
En tant que libraire, on prend en effet un risque puisqu'on commande le livre sur catalogue, bien longtemps avant sa sortie, et que l'on ne peut que se fier à ce que nous dit notre représentant qui lui même tient ses informations de la réunion qu'a eu le service commercial avec l'éditeur.
Autrement dit, il peut y avoir gros cafouillage et on peut se retrouver avec un livre pas au niveau de ce que l'on espérait.
Donc, il est possible de retourner le livre entre 2 ou 3 mois (selon que l'on paye à 30 ou 60 jours) et 1 an après son arrivée dans la librairie, et l'on est crédité selon les conditions de paiement.

Exemple concrêt

Je commande un livre le 15 janvier à mon représentant.
Le livre arrive le 10 avril dans ma librairie. J'aurai le droit de le retourner à partir du 10 juin ou 10 juillet.
Je vais le payer à 30 ou 60 jours fin de mois soit le 31 mai ou le 30 juin (autrement dit, je le paye avant de pouvoir le retourner).
Si je décide de le retourner dès le 10 juin ou 10 juillet (vraiment, c'est une nullité, je ne vois pas ce que je vais en faire), je serai créditée d'un avoir sur les factures à venir (et non pas remboursée) à 30 jours fin de mois soit le 31 juillet (et encore, ça c'est coup de bol quand ils traitent le retour tout de suite) ou à 60 jours fin de mois (soit le 31 août).


Autrement dit, le libraire fait la trésorerie de l'éditeur. C'est pour cela que certains éditeurs et distributeurs peu scrupuleux chercher à placer le maximum d'ouvrages chez les libraires, peu important le fait que le livre soit vendu ou pas (bon, c'est quand même mieux s'il est vendu).
C'est aussi pour cela qu'il y a une prolifération éditoriale: charque placement d'un nouveau livre chez les libraires permet de faire rentrer chez les éditeurs et distributeurs l'argent liquide finançant les livres parus précédemment et pas forcément écoulés.
C'est aussi pour cela que lorsque les libraires ferment le robinet et refusent de plus en plus de prendre les offices, il y a des faillites des éditeurs.

Le diffuseur/distributeur, comme le fait justement remarquer Sarah en commentaire, s'en sort toujours lui. Il est payé même si le livre est retourné à l'éditeur.

Tout le paradoxe du système est que le distributeur a la main mise non seulement sur le prix final du produit (la loi Lang de 1981 impose en effet un prix unique de vente du livre en France), mais aussi sur la remise accordée au libraire.
Le libraire n'est donc pas libre de sa marge puisqu'il ne peut pas augmenter le prix de vente pour palier à une augmentation des charges fixes.

D'où la relation de confiance que j'ai avec mes représentants car nous savons tous pertinemment qu'il faut aller dans la même direction pour que le système ne coule pas et que les libraires continues à proposer une offre intéressante et diversifiée. J'ai en effet la chance de ne jamais avoir un représentant qui a essayé de me forcer la main: ils sont parfois déçus si je commande peu d'un titre (alors que leur direction commerciale leur a mis une grosse pression) mais ils entendent toujours mes raisons et les respectent.

D'où aussi mon coup de gueule contre un éditeur qui ne joue pas le jeu. On peut faire des livres pas chers et très bien, on peut faire des horreurs qui ne se vendront jamais hors de prix. Il n'y a pas de règle et il en faut pour tous les goûts.

Mais il faut surtout que tous les acteurs de la chaîne du livre s'y retrouvent et notamment que les auteurs, les stylistes et les photographes continuent à être crédités et payés décemment.

A chacun son métier, car c'est un métier d'écrire un livre. Un travail que l'on doit effectuer en ayant conscience qu'au final il y a un acheteur qui va payer et qui est donc en droit d'obtenir une certaine qualité de travail.

Posté par dupondag à 10:00 - Commentaires [24] - Permalien [#]


Commentaires sur Dis copine, comment on fait un livre de cuisine? et comment est-il distribué et vendu?

    Bravo

    Cela fait du bien de voir exposés ainsi les mécanismes de la distribution des livres.
    J'aime la transparence, et la commercialisation n'est pas une affaire simple contrairement à ce que certains veulent faire croire avec une belle naïveté (quand ce n'est pas pire).

    Posté par Baraou, 23 avril 2009 à 10:20 | | Répondre
  • Et encore, je trouve que les conditions se sont assouplies par rapport à celles encore en vigueur il y a seulement 20 ans. Aujourd'hui n'importe quel magasin ayant décidé de vendre seulement quelques livres en relation avec un produit particulier peut obtenir facilement un rabais de 30% voir plus sans relation aucune avec le CA à venir. Au final, crois-tu vraiment que les lecteurs soient soucieux du cheminement et des démarches du libraire ?

    Posté par Vanille, 23 avril 2009 à 10:25 | | Répondre
  • Tu es douée pour expliquer...merci.

    Posté par bergeou, 23 avril 2009 à 10:56 | | Répondre
  • merci Débo de ton professionnalisme et de ta manière très claire d'expliquer le choses !

    Posté par Mercotte, 23 avril 2009 à 11:14 | | Répondre
  • Ouf, merci Débo !
    Sophie, reconnaissante

    Posté par Ptipois, 23 avril 2009 à 12:03 | | Répondre
  • Intéressant.

    Posté par Requia, 23 avril 2009 à 12:14 | | Répondre
  • MERCI ET BRAVO

    ENCORE MERCI ET BRAVO

    Posté par AGNES, 23 avril 2009 à 12:26 | | Répondre
  • Clap-clap-clap ! Cela remet les pendules à l'heure d'un coup d'un seul. Bravo débo !

    Posté par Tit', 23 avril 2009 à 12:49 | | Répondre
  • Encore merci Débo,c'est très interessant et enrichissant. Décidément heureusement que tu es là!

    Posté par Dada, 23 avril 2009 à 13:13 | | Répondre
  • un résumé parfait de notre métier !

    Posté par alice, 23 avril 2009 à 13:44 | | Répondre
  • Oui mais moi je comprends pas l'intérêt du coup de faire des livres de merde, parce qu'au bout d'un moment le libraire cesse d'en prendre chez l'éditeur et ceux qui sont en librairie ne se vendront pas.
    Donc pourquoi continuer à publier des livres à la qualité inadmissible et à un prix trop élevé alors qu'il va les vendre avec difficulté ?!
    Moi je pensais naïvement que cet éditeur ferait de son mieux pour vendre le max de livres et du coup améliorerait son produit ! Ca me semblait logique !

    Posté par Bulle, 23 avril 2009 à 13:51 | | Répondre
  • Heu...il y a un truc que je comprends pas: normalement le prix du livre est en rapport direct avec la qualité du papier, de couverture, ou des royalties reversées à son auteur.... ce n'est pas le cas chez cet éditeur, pourquoi?
    A moins que ce ne soit la "responsable de collection" qui touche sa com et fasse monter les prix?

    Posté par Dominique, 23 avril 2009 à 14:34 | | Répondre
  • Pas impossible que Dominique ait raison, il y a forcément "sucrage" quelque part pour justifier le prix... J'ignorais les échanges de trésorerie sur l'aspect renvoi des livres, et je comprends mieux la difficultés des libraires, même si je savais déjà les difficultés rencontrées lors des commandes bloquées. Faut vraiment jongler financièrement ! Difficile métier avec une rentabilité loin d'être évidente !

    Posté par Tiuscha, 23 avril 2009 à 15:21 | | Répondre
  • La crédibilité de certains livres de cuisine pas si sûr !!!
    On m'avait demandé de créer des recettes au vu de photos,moyennant finances belle arnaque !!!! d'ailleurs j'ai refusé et c'était une maison d'édition reconnue que je ne citerai pas.

    Posté par michette, 23 avril 2009 à 15:35 | | Répondre
  • Bonjour Déborah,

    Je suis l'heureuse éditrice de Mercotte et je souhaiterais vous remercier pour cette longue et claire explication qui remet beaucoup de choses à leur juste place. Je suis évidemment bien d'accord pour que l'on reconnaissance à chacun son métier, notamment aux photographes et stylistes culinaires dans ce genre d'édition.
    Je nuancerais toutefois en disant que celui qui cherche à tout prix à placer massivement en librairie, c'est le distributeur, car l'éditeur lui, n'a pas intérêt à cela sinon les retours lui seront de toutes façons retournés en pleine figure avec un avoir et surtout des frais de retour. Et c'est contre-productif à terme pour l'éditeur dans sa relation avec le libraire. Le distributeur gagne "à tous les coups", que le livre se vende ou ne se vende pas ; et je vous rejoints quand vous dites qu'ensemble, tous les acteurs doivent viser l'équilibre à moyen et long terme ! Pour le bien de l'édition en général.

    Merci encore pour avoir repris et détaillé les choses.

    Bonne continuation & à bientôt,

    Sarah Molina

    Posté par Sarah, 23 avril 2009 à 16:05 | | Répondre
  • Merci pour cet exposé très clair
    Il est sûr qu'on ne s'improvise pas auteur photographe...
    J'espère que ce billet sera à large diffusion et qu'il évitera des déconvenues aux futurs auteurs.

    Posté par brigitte, 23 avril 2009 à 16:39 | | Répondre
  • Merci Debo, j'ai appris plein de choses

    Posté par Papilles&Pupille, 23 avril 2009 à 17:14 | | Répondre
  • Merci, j'ai tout compris tu as bien fait de faire cette mise au point
    Bises

    Posté par Edith, 23 avril 2009 à 17:16 | | Répondre
  • C'est dingue comme on peut retourner sa veste rapidement sur le net, il serait intéressant de voir maintenant ceux qui trouve ces infos intéressantes alors qu'il y a peu ils les trouvaient ragoutantes il y a 6 mois de ca, alors que tu expliquais le systeme sur l'une de mes notes. COmme quoi les mentalités changent...
    Tu as du y passer du temps avec toutes ces notes....aucune nouvelle de la directrice?

    Posté par stephane, 23 avril 2009 à 17:43 | | Répondre
  • @Dominique> Il y a effectivement des bruits sur une rémunération de cette "responsable de collection" qui depensait bcp d'energie dans la prospection, remarque tout travail mérite salaire, non? Etrange de ne pas avoir encore de message de la maison d'edition ou de sa directrice ou responsable.

    Posté par stephane, 23 avril 2009 à 17:47 | | Répondre
  • @ Stéphane: Tout travail mérite salaire effectivement. Ce qui me choquerait un peu quand même dans cette histoire serait que la "responsable de collection" touche davantage que les auteurs qui font 99% du travail (j'ai entendu dire qu'elle toucherait plusieurs centaines d'euros chaque fois qu'elle parraine qqu'un, mais je ne sais pas si c'est vrai)...
    ça serait bien que la personne concernée s'exprime un peu sur le sujet, et confirme ou infirme...

    Posté par Dominique, 23 avril 2009 à 20:14 | | Répondre
  • @ Dominique et Stéphane : J'espère bien que Mamina touche un salaire quelle que soit l'énergie qu'elle dépense ! Le comble serait l'inverse. Maintenant, il serait en effet intéressant de connaître entre autres à quel tarif. Qu'elle gagne plus que les auteurs, cela ne me choquerait pas. Chacun son "métier" (je ne peux pas mettre des guillemets plus énormes, mais ils sont là). L'éditeur est en droit d'accorder plus d'importance à un métier qu'à un autre, quand bien même cela serait fort discutable. Maintenant, il serait bien de vérifier ce que stipule le contrat de Mamina. A-t-elle/as-tu, Mamina, signé un contrat avec la maison d'édition ? Ne se ferait-elle/ne te ferais-tu pas avoir au même titre que les auteurs qui publient pour cette "maison" ? Si l'éditeur profite de la "notoriété" de Mamina pour flatter son égo en lui offrant cette charge et se faire du blé sur son dos et sur le dos des blogueurs recrutés, là il y a beaucoup à discuter. L'on ne travaille pas pour la gloire, il n'y a pas de travail glorieux, l'on travaille pour une rémunération... ou alors, cela s'appelle du bénévolat et dans le cas présent, ce serait sans intérêt.

    Posté par Tit', 24 avril 2009 à 03:49 | | Répondre
  • Tit a raison, c'est à mon sens plutôt l'éditeur que Mamina qui est à blamer, et peut être plus la responsable de collection (et ça, ce n'est pas mamina !) qui se sucre au passage...

    Posté par Tiuscha, 24 avril 2009 à 16:07 | | Répondre
  • Heu... Dites, vous êtes sur pour le coup du prix unique du livre ??? Il me semble malheureusement que cela a fait pschitt il n'y a pas si longtemps dans la plus grande discrétion, non ?!!

    Posté par Laurence*, 27 avril 2009 à 23:48 | | Répondre
Nouveau commentaire